Jean Huillet : LES LEURRES LÉGERS – Leur emploi dans la pêche au lancer

J’adore les vieux bouquins sur la pêche. Ils donnent un éclairage à la fois historique et sociologique sur notre loisir, c’est toujours un plaisir de découvrir les techniques et le matériel d’antan, décrits par les protagonistes de l’époque. Jean Huillet était un pêcheur/journaliste de l’entre-deux guerre, il nous livre un témoignage passionnant sur les débuts de la pêche des carnassiers au « lancer léger » alors pratiqué par une toute petite poignée de spécialistes.

 

La première parution de ce livre date de 1936. Il fut ensuite réédité (preuve que ce livre a eu du succès en son temps) en 1937 et 1941, date de mon exemplaire qui m’a été transmis par Jean-Noël Bohn que je remercie au passage. L’introduction et le premier chapitre sont intéressants car ils retracent la genèse du lancer léger. Selon Jean Huillet, les premiers moulinets à tambour fixe apparurent en Angleterre vers la fin du XIXème siècle. Vers 1900, les premiers Malloch (qui étaient en fait des moulinets réversibles) permettaient déjà de meilleurs lancers que les tambours tournants démultiplicateurs en usage à l’époque.

                                                                   Un Malloch du début XXème (Photo Web)

Puis la marque Illingworth (et peut-être d’autres en même temps) conçut le premier véritable tambour fixe « moderne », qui continuera à se perfectionner au fil des années. Ces moulinets étaient alors utilisés avec de la soie pour la pêche à la mouche qui, même très fine, ne permettait pas de lancer des poids en dessous de 10g à cause de sa raideur. Il fallut attendre l’invention du « Gut », une soie plus souple imprégnée de résine, pour que le lancer léger prenne véritablement son essor, nous verrons cela plus loin.                                                                       Les premiers Illingworth avec engrenages apparents (photo Web)

                                                   Une version plus moderne de 1935…(Photo Web)

Le chapitre troisième est consacré aux cannes. Long chapitre extrêmement technique qui m’a surpris par sa précision. Il explique qu’on peut bien sûr pêcher aux leurres légers avec une canne à mouche modifiée (raccourcie) sur laquelle on monte des anneaux spéciaux, mais qu’il vaut mieux s’équiper sérieusement avec un matériel adapté. Le nec plus ultra en ce temps là en matière de blank était naturellement le bambou refendu. Le carbone haut-module de l’époque! Il s’agissait d’assembler et de coller entre elles des fibres de bambou (refendues préalablement donc) qui donnaient beaucoup plus de légèreté, de nervosité et de puissance à une canne que si elle était composée d’une simple tige de bambou naturel. C’était une opération longue et forcément coûteuse, le prix des meilleures cannes était très élevé… comme de nos jours. La tradition n’a pas disparu, il existe toujours des fabricants de cannes en bambou refendu, pour les moucheurs surtout, il parait que les sensations sont plus agréables qu’avec le carbone.

Les différentes actions sont examinées, « curve test » à l’appui, selon les poissons recherchés. Disons que ces cannes sont principalement destinées à la truite, donc ce sont des modèles assez courts (2,10m à 2,30m) en deux brins assemblés par virole en laiton. Les anneaux de départ et de scion sont en agate, les autres sont « extra-légers ». Ces cannes permettaient de lancer des leurres de 2g à 8g, limite à partir de laquelle l’auteur estime qu’on passe au lancer « lourd »! D’après lui, les meilleurs fabricants français étaient les Etablissements Regnault suivis de Pezon&Michel avec leur gamme Luxor (modèles Elite, Classic, Special..). Les fabricants L.Perrot et G.Bourriant sont aussi cités.

Le Chapitre quatrième, le plus long, est celui qui m’a le plus intéressé bien sûr puisqu’il est question de moulinets, et que j’ai examiné certains d’entre eux! C’est un témoignage très intéressant pour un collectionneur car cela donne une sorte d’instantané de la production de l’époque avec l’avis d’un pêcheur qui s’en servait. Jean Huillet se lance donc dans la description du fonctionnement des tambours fixes et de leurs avantages et inconvénients. S’il vante les mérites du dévidement plus aisé du fil Il ne passe pas sous silence le problème du vrillage par exemple et indique comment le limiter. La suite est une énumération de plus de 30 moulinets qu’il décrit rapidement, en indiquant leur qualité et leur défaut. On retrouve là toute la production des années 30/40, avec les Luxor, CAP, Pratic, Snop, Vamp, Croisix…sans compter les anglais.Et bien sûr le moulinet Huillet! En effet l’auteur avait « terminé en 1934 les plans d’un moulinet dont une firme française de mécanique avait assuré la réalisation commerciale ». L’affaire avait bien débuté mais visiblement en 1939, le fabricant avait pris ses aises avec le projet initial en proposant une version « Universal » et « Univers » sans le consentement de Huillet. Ça n’en reste pas moins un très beau (et très rare!) moulinet de luxe pour l’époque, livré dans un étui en cuir, avec burette de graissage et bobine supplémentaire.                                                                          Le « Huillet » et son étui d’origine (photo Web)

le cinquième chapitre est consacré aux fils et pointes de lignes. N’oubliez pas qu’à l’époque le nylon n’existait pas encore. On utilisait du gut, une soie différente de celle utilisée par les moucheurs. L’auteur nous précise qu’au début il était difficile de trouver des grandes longueurs d’un seul tenant (il s’agissait de plusieurs bouts noués) et d’autre part les diamètres étaient assez importants (30/100em à 80/100em). Puis progressivement les longueurs ont atteint et dépassé 75m et les diamètres sont descendus jusqu’à 15/100em. Les prix aussi avaient baissé, on pouvait se procurer un corps de ligne en gut de 92m pour moins de 5 francs de l’époque… Majoritairement fabriqué au Japon (déjà!), le gut provenait de la soie du bombyx du mûrier (le ver à soie…) mais elle n’était pas tressée. Imprégnée d’une résine spéciale, il fallait pour son utilisation optimale l’humidifier au préalable pour l’assouplir, d’où l’utilisation de « boîtes mouilleuses » dans lesquelles on conservait les bobines quand on ne pêchait pas. Je n’ai jamais réussi à me procurer de gut en bon état pour l’examiner, mais il est possible que la Viscose (une fibre à base de bois) qui venait de faire son apparition pouvait aussi rentrer dans sa composition. Si des lecteurs peuvent m’éclairer sur le sujet…

Le gut pouvait être teinté. En 1939 on le trouvait en 4 teintes : Alezan, gris ardoise, vert et bleu. Sa résistance pour un 20/100em était de 1,500 kg, soit tout à fait comparable aux premiers nylons. Les principales marques étaient Anglaises (Allcock, Hardy, Farlow, etc,) mais on trouvait en France d’excellents produits avec déjà la Société La Soie et sa gamme Tortue, ainsi que Pezon&Michel et Water-King. D’ailleurs l’auteur conclu que « puisque le gut est majoritairement fabriqué au japon, que vaut l’étiquette, s’il est bon? » Ça me rappelle nos histoires de tresses modernes 🙂 !

Pour les bas de ligne, on utilisait des racines Anglaises ou « pointes » de 35 à 40cm, reliées au gut par l’intermédiaire d’un émerillon. Jean Huillet consacre un petit chapitre aux émerillons, élément très important à ses yeux pour limiter le vrillage. Il conseille la marque J.B. (de la maison J. Barraud) qui existe toujours…

De quoi étaient faites ces racines? Je n’ai pas réussi à le savoir exactement. Jean Huillet dit qu’elle doivent être neutres, discrètes, d’une grand régularité de diamètre, sans reflets métalliques. Étaient-elles en métal? Non à priori, car il dit plus loin se servir de racine métalliques inoxydables pour la pêche du brochet en hiver. Difficile de deviner là-aussi la nature exacte de ces racines. Classées de 1X pour les plus fortes à 5X pour les plus fines, elles étaient également teintées en vert ou en gris.

Le chapitre sixième est consacré aux leurres. L’auteur les classe en 2 catégories: les leurres « naturels » et les leurres « fantaisistes »… Par naturel il entend en fait les appâts naturels, notamment la crevette pour le saumon et la truite de mer et surtout le véron (orthographié ainsi, de nos jours on écrit vairon…) la loche de rivière et l’épinoche pour la truite. Ces petits poissons étaient montés sur des montures Ariel, ondulante ou tournante, dont l’auteur donne une vaste description de montage et d’utilisation suivant les poissons et les rivières rencontrées et la manière de les utiliser. Ci-dessous une planche des différentes montures de l’époque, des devons et autres leurres « fantaisistes » :Les leurres fantaisistes : Dès les années 30, on voit sur cette planche que les poissons nageurs et les poppers existaient déjà et leur usage répandu. L’auteur cite avec admiration le catalogue américain Pflueger « où l’on est émerveillé ou effrayé par le nombre invraisemblable de poissons, articulés ou non, lumineux ou transparents, mais tous aussi ahurissants qu’ingénieux… » Mais à 35 francs l’unité, il valait mieux ne pas les perdre dans une souche! certains comme le Pike-Couic de Perrot étaient réalisé en plastique souple, préfigurant nos LS actuels. Les cuillères n’étaient pas en reste, les tournantes surtout, et bien que l’Aglia n’exista pas encore ses ancêtres lui ressemblaient bougrement :On voit aussi que les cuillères à plombée en tête étaient très répandues. Bizarrement Huillet n’aime pas trop ces leurres artificiels, bien qu’il reconnaisse leur valeur. Il leur préfère nettement ses chers vérons, d’une efficacité bien supérieure pour la truite selon lui. Il ne parle guère des autres poissons dans son livre car pour lui le lancer léger s’adresse avant tout à la truite.

Ce qu’il faut retenir et ce qui m’a surpris c’est que l’offre de leurres était quasiment aussi pléthorique que maintenant. Finalement il y avait plus de choix en 1935 qu’en 1980…

Le chapitre sept traite des accessoires divers que tout pêcheur au lancer doit inévitablement trimballer au bord de l’eau. Épuisette, gaffe, panier, boîte, pinces, cuissardes, etc… Rien n’a vraiment changé aujourd’hui!

Au chapitre huit, Jean Huillet nous parle de la pratique du lancer proprement dit, et nous donne des exemples tirés de ses souvenirs. Bien qu’il opère de véritables massacres sur des rivières encore riches en truites, il nous incite (un peu hypocritement!) à la tempérance et à remettre à l’eau les truitelles… La pollution, déjà, est évoquée pour expliquer la baisse du nombre de captures, mais après de tels « tableaux », il ne faut pas être grand clerc pour comprendre la cause de la raréfaction du poisson! C’était une autre époque, et les pêcheurs au lancer peu nombreux…

 

Le chapitre neuf est consacré à la confection des montures à vairon, surtout des montures Ariel, ainsi que des cuillères et des devons. Ce qui frappe c’est l’utilisation quasi systématique de 3 triples sur les montures. Cette partie bricolage est un peu longue, mais l’auteur pensait sans doute aux pêcheurs fauchés, c’est louable de sa part!Le chapitre dix est celui de la conclusion (à l’intention des débutants). Quelques lignes pour prodiguer ses derniers conseils, d’abord de modération (!) dans les prises à cause de l’efficacité redoutable de cette nouvelle technique qu’est le lancer léger, il faut garder « l’esprit sportif »! Ensuite quelques conseils de persévérance et de modestie, et surtout « Soyez audacieux et ayez de l’imagination ».

Je ne sais pas ce qu’est devenu Jean Huillet après la guerre. Il a écrit un autre bouquin, « A bambous…rompus! » vers la même époque, mais je ne sais pas s’il a continué sa carrière de journaliste halieutique ensuite. Béret vissé sur la tête, éternelle clope au bec, il représente bien les pêcheurs « modernes » de sa génération. Il était en avance sur son temps, à une époque où la majorité des pêcheurs ne pratiquait que la pêche au coup. Un vrai Zazou du lancer léger! Et il nous a laissé un magnifique moulinet, en plus de son livre qui est un témoignage de première main sur les débuts du spinning. Cet ouvrage complet et bien documenté, même s’il n’a pas les qualités littéraires d’un Duborgel, ravira tous les amateurs d’histoire halieutique.

 

Jean-Paul Charles

11 réactions sur “Jean Huillet : LES LEURRES LÉGERS – Leur emploi dans la pêche au lancer

  1. Bonjour et merci Jean-Paul pour ce retour en arrière. Les moulinets sont extraordinaires; quelle ingéniosité à cette époque quand ce voit ce Malloch. Pas surpris par la naissance des leurres qui sont en fait des cuillères, ondulantes ou tournantes, mais alors voir des leurres à bavettes et articulés à cette époque est une réelle découverte.

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  2. Bonjour,
    Merci Jean Paul pour cette découverte.
    J’ai débuté la mouche avec une canne carbone bon marché, j’ai bien accroché donc je suis passé à la gamme au dessus…. jusqu’au jour où j’ai essayé la vielle canne poussiéreuse en bambou refendu du grand père. Après un petit retapage je ne suis jamais repassé au carbone !! Les sensations sont effectivement incomparables.
    Prendre mes Carangues sur une telle canne me gratte depuis un moment…

    Fred

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  3. Salut Polo, merci pour ce voyage dans le passé où je me rends compte qu’en presque un siècle il n’y a finalement pas eu beaucoup d’innovation en ce qui concerne les leurres et que la base était déjà là.
    C’est réconfortant de savoir que même si le temps passe, la passion pour cet « art » (sport, etc.. comme vous l’entendez) reste aussi intense. J’adore cette article! Rien de tel pour prendre du recul sur notre époque de surconsommation et d’obsolescence..

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    • Je pense qu’à l’époque les pêcheurs étaient aussi friands de leurres qu’aujourd’hui et dépensaient des sommes conséquentes pour leur loisir favori! Une canne en bambou refendu et un Hardy ou un Luxor devait coûter un bras, plus le « gut », les leurres, les accessoires, bref, ils étaient aussi tarés que nous maintenant! Mais il y avait plus de poisson et le matériel durait plus longtemps…

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  4. J’ai un grand regret. À la mort de mon père, j’ai récupéré la canne à lancer en bambou refendu de mon père, qu’il devait avoir depuis qu’il était jeune homme, c’est à dire au lendemain de la guerre (celle de 39-45 bien sûr)… et j’ai constaté malheureusement qu’elle avait eu un accident car le scion était remplacé par un scion en fibre de verre. Ce qui donnait un ensemble déséquilibré, sans aucun nerf, et donc sans intérêt. J’ai pu voir toutefois avec quel soin étaient fabriquées ces cannes.

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  5. Bonsoir,
    Personnellement j’ai récupéré les devons de mon père qui devaient les tenir du sien.
    C’est un très bon sujet de collection, il faut voir les modèles qui existent sans parler des Frankenstein que mon grand-père a bricolé !
    Je vais faire une tentative d’essai, why not… moulinet Luxor et Devon…
    Enjoy !

    Laurent

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