Le moulinet MITCHELL 906 et le système Planamatic

184J’avais été frustré il y a deux ans en examinant le Mitchell 306 de ne pas y trouver le fameux système Planamatic, qui était à l’époque l’une des meilleures solutions pour obtenir un enroulement croisé du fil grâce à un ingénieux mécanisme « planétaire ». C’est lors d’une visite chez mon ami Guy Nadales que ce dernier a eu la gentillesse de me prêter quelques moulinets dont le modèle 906 qui, lui, en est équipé. Nous allons pouvoir découvrir ce qui faisait l’originalité de ces moulinets de grande qualité qui ont traversé les décennies sans prendre une ride…

 

 

Le Mitchell 906 était un moulinet mi-lourd destiné à la mer et l’un des premiers de la marque à posséder une bobine enveloppante. Il a été produit de 1977 à 1985. Celui-ci date de 1978. D’un poids de 630g, il respire la solidité et sa prise en main est agréable, on sait tout de suite qu’on a affaire à un moulinet « sérieux » ! Son ratio assez bas de 3,9/1 le destinait aux pêches à soutenir ou au surf casting, un véritable treuil!021-2018024

021Je l’ai retrouvé dans une vieux catalogue de Manufrance de 1980 au prix de 210 francs ! Même avec l’inflation et le passage à l’Euro, ce serait encore aujourd’hui un moulinet abordable…manufrance

 

La bobine enveloppante en aluminium a un diamètre de 65mm, elle est usinée « monobloc », gage de solidité, et recouverte de plusieurs couches de vernis protecteur. Le brillant est un peu passé, mais elle est restée en bon état. Elle pouvait contenir 200m de nylon 50 /100. A noter que toutes les inscription sur le moulinet sont en anglais (ex: 225 yds/20lbs) car il était importé aux USA par Garcia, d’où la mention « Garcia Mitchell » sur le carter.062051059

Cette bobine était aisément interchangeable grâce au système de fixation par bouton pression sur l’axe. Je ne sais pas si le moulinet était vendu d’origine avec une bobine de rechange, mais on pouvait s’en procurer facilement chez son détaillant et c’était bien utile au bord de l’eau.028-2075

Pas de ressort dans le bouton de frein en plastique, ce qui procure une progressivité médiocre du frein.070

La pile de frein est composée de 4 disques en laiton et de 4 disques en Téflon, le matériau « moderne » de l’époque… Celui situé au fond de la gorge est plus épais. A tout prendre, je pense que des rondelles en feutre auraient été préférables. Ce frein n’atteint en effet que 6,5kg de puissance maximale, écrou serré à fond (voire même bloqué !). C’est peu pour un moulinet de cette taille.045047050

Un cinquième disque en téflon se situe à la base de la bobine, sur la platine qui porte aussi les crans du cliquet bruiteur.057

L’axe est en bronze ou en laiton, d’un diamètre de 6mm, il aurait pu accepter sans problème plus de 10kg de frein, mais il est vrai qu’à l’époque la puissance du frein n’était pas l’argument de vente principal des moulinets, contrairement à aujourd’hui… Disons qu’avec du nylon assez fort et une canne en fibre de verre plein on pouvait s’attaquer sans risque à de gros spécimens, ces matériaux encaissaient mieux les rushs des poissons que nos tresses et notre carbone actuel, il faut remettre les choses dans leur contexte !

 

On trouve sur le rotor une énorme masselotte de plomb d’un poids de 78g, sans doute nécessaire pour équilibrer l’ensemble et éliminer le tangage à la récupération, mais qu’est-ce que c’est lourd !083091

En dessous, le ressort de déclenchement du pick-up et son bras, ce sont des pièces très solides et surdimensionnées.094112

Le pick-up est en acier inox, il s’articule sur un ressort en spirale de bonne qualité mais ce type de ressort finissait souvent par casser ou par perdre de sa puissance au fil du temps,  les ressorts à compression actuels sont bien meilleurs à tout point de vue.117105

On voit qu’une pièce en plastique rouge a été ajoutée sous le bras, il s’agit d’un dispositif permettant de refermer le pick-up à la main (ou au doigt plus exactement) en appuyant simplement dessus.086

Le galet est en laiton « Chromé dur », il tourne… un peu ! Même correctement huilé, des frottements se feront sentir et arrêteront assez vite la rotation. La plupart de ce genre de galet finissaient par être cisaillés par le nylon, il fallait alors les changer, c’était une pièce d’usure…099100

Le rotor est maintenu non pas par un écrou mais par une simple pièce en plastique qui se visse sur le filetage du pignon, c’est un peu surprenant, mais ça semble néanmoins solide.195

Le démontage des engrenages est assez simple. Pour commencer, il faut retirer le carter en le dévissant à l’aide d’une pièce de monnaie (d’époque !). Ce système permettait un accès rapide aux engrenages.007

Le carter, recto/verso:

152030

Ensuite,  il faut retirer l’axe en enlevant la clavette en acier qui maintien la coulisse (flèche jaune). Une fois l’axe retiré, on  démonte le pignon en enlevant la goupille en acier qui le maintien sur le bâti (flèche rouge).188175

Une autre petite goupille en laiton sur le haut du pignon sert à maintenir le rotor fixe sur celui-ci.173

Ce pignon est en deux partie, comme sur le 306 : il y a d’abord la douille en bronze auto-lubrifiant, cette fois-ci équipée en plus d’un roulement à bille ouvert et le pignon en laiton proprement dit. Ce roulement est d’une efficacité relative, mais on voit que les ingénieurs commençaient à réfléchir au confort de pêche, c’était un début…154161166

Ce pignon est de type conique, mais il a été usiné de manière hélicoïdale afin de diminuer le bruit avec la roue de commande, c’est un raffinement supplémentaire qui a été repris ensuite par d’autre marques, comme vous avez pu le constater dans mon article sur le Van Staal VR… C’était ce qui se faisait de mieux pour les engrenages coniques. Les pignons à dentures droites étaient beaucoup plus bruyants.169172

 

 

On arrive ensuite au cœur du sujet : le système Planamatic…184

Tous les moulinets à engrenages coniques étaient à oscillation directe, c’est-à-dire équipés d’une coulisse simple qui faisait monter et descendre l’axe à la même vitesse, ce qui donnait un enroulement croisé basique, pas forcément mauvais suivant les marques, mais qui manquait de subtilité. Mitchell a alors conçu un système qui permettait à l’axe de monter et descendre en plusieurs temps, ce qui procurait un enroulement parallèle du fil.

Le principe est simple en apparence, il suffit ralentir la course de l’axe en faisant décrire au doigt de la roue de commande un parcours elliptique. Simple mais pas facile à mettre en œuvre ! Les ingénieurs ont donc opté pour un système « planétaire », en rajoutant un engrenage supplémentaire entre la coulisse et la roue de commande.

La roue de commande tout d’abord : Au recto, on aperçoit les crans de la crémaillère de l’anti-retour:121

On voit que l’axe qui porte l’engrenage central est excentré. On note aussi l’inclinaison des dents finement usinées pour une parfaite cohésion avec le pignon.124126

Un engrenage vient donc se loger sur la roue de commande, c’est lui qui porte le doigt qui actionnera la coulisse et non la roue de commande elle-même comme c’était le cas auparavant. Cet engrenage est mis en action par une pièce externe qui lui sert de cage et à l’intérieur de laquelle il va tourner, décrivant des épicycles autour de l’axe principal de la roue de commande, ce qui va entrainer un net ralentissement de la coulisse, tandis que le rotor continuera de tourner à grande vitesse.130147

Au final, l’enroulement sera extrêmement régulier et serré, ce qui permettra au fil de mieux se dévider lors des lancers, exactement comme avec une came en S ou un Wormshaft actuel.

Une vue de l’ensemble du dispositif, avec la coulisse en plastique :142

L’enroulement obtenu est bien meilleur qu’avec les systèmes précédents, je l’ai d’abord testé avec du nylon :206

Puis j’ai enroulé quelques mètres de tresse par-dessus, c’est franchement parfait, je suis sûr qu’on pourrait s’en servir avec si le galet de pick-up tournait vraiment ! La forme légèrement en tonneau de l’enroulement n’est absolument pas gênante, elle est due en partie à la forme de la bobine et son moyeu très creux.212On peut voir sur la photo ci-dessous la disposition du fil sur les premiers mètres, très parallèle et donc peu espacée, c’est l’ancêtre de l’enroulement « croisé à plat »:222Les autres systèmes de l’époque (à part quelques moulinets disposant d’engrenages à roue et vis sans fin comme le Abu Cardinal et certains DAM par exemple) croisaient le fil en X de manière beaucoup moins subtile.

Ce système a ensuite été amélioré et miniaturisé sur des modèles plus récent de la marque, comme le Quartz ou le Turbocast, qui bien que possédant une came droite arrivent à obtenir un enroulement quasi parfait de la tresse. Dommage que l’aventure se soit arrêtée là, c’était certainement l’un des systèmes les plus ingénieux qui soit pour obtenir un rangement précis et régulier du fil…177                                                         Le « planétaire » du Turbocast

 

Le fond du bâti, côté roue de commande, avec le ressort de l’anti-retour:028

Je finis par la manivelle, simple et solide, typique des Mitchell de cette époque avec son système de fixation amovible qui permettait de la replier pendant le transport.033

039

Mitchell a depuis bien changé, il ne reste que le nom depuis que la marque a été reprise par Pure Fishing, les inventions et brevets qui ont fait l’originalité de la marque sont désormais tombés dans l’oubli, ou presque, et les nouveaux modèles que j’ai pu examiner sont plus proches de Penn ou de Abu-Garcia que d’autre chose, même si la qualité est au rendez-vous ( je vous parlerai prochainement du Mitchell Mag Pro RZT). La nostalgie aidant, on continue à en acheter justement à cause de ce nom légendaire connu sur tous les continents ! Le 906 reste un des moulinets les plus aboutis qu’ai produit Mitchell, en termes de mécanique pure. C’était l’un des meilleurs de l’époque, même si les Daiwa BG et les Penn Spinfisher l’ont peu à peu supplantés. Le système Planamatic couplé à son beau train d’engrenage en faisait une bête de pêche. D’autres séries plus anciennes sont aussi dotées du Planamatic, comme le 302 SW que je dois examiner bientôt, Mitchell et ses nombreux modèles sont une source inépuisable pour les amateurs de mécanique antique!

eclt2

Texte et photos: Jean-Paul Charles

Merci à Guy pour les moulinets, promis, je regarde les autres dès que j’ai le temps 🙂 !!

Publicités

18 réactions sur “Le moulinet MITCHELL 906 et le système Planamatic

  1. Merci pour cette autopsie, Toujours aussi admiratif par l’usinage réalisé à l’époque, quel travail. Dommage que cette marque tombée en désuétude, c’était mon enfance

    J'aime

  2. Je suis aussi en « admiration » devant la qualité d’usinage. Rien à envier aux roues de commande des Stella ou autres Exist.. c’est au dessus.
    La technologie des moulins d’aujourd’hui est devenu bien triste, un mélange de tuning et de marketing. Il va falloir attendre combien d’années pour que ça bouge :-/
    Merci pour ce post très instructif Polo, vivement la suite!

    J'aime

  3. Exactement! La vallée de l’Arve. D’ailleurs il me semble que Guy N. nous avait orienté vers un livre (Qui expliquait comment les moulinets les plus réputés au monde ont été produit dans la Yaute (74), un peu grâce à l’horlogerie Suisse…). Dis moi si je me trompe Guy 😉

    J'aime

    • Je ne pense pas, mais je ne suis pas la science infuse. Je dois avoir quelque part un plan avec les sites productifs de l’époque ! Je tâcherai de mettre la main dessus ! J’ai du le voir dans le livre de Gilles. Mais il est certain que tous les fabricants d’horlogerie locaux concurrents des suisses (mais aussi associés, puisque les uns travaillaient pour les autres) se sont tournés vers ces autres types de mécaniques vu l’ampleur du mouvement halieutique de l’époque.
      La fabrication française est devenue misérablement moribonde… Nous étions pourtant les plus productifs et les meilleurs au monde ! CQFD sans vouloir être chauvin… quoique 😉 …
      Il nous reste Peerless BAM avec à sa tête Marc TOULOUSE, le fils ainé du créateur Isidore… Je souhaite une longue vie à la marque paloise… Nous pourrions presque dire NOTRE marque 😉
      Peerless a fait de moi un « Bamiste » heureux !
      … Je viens de retrouver le plan, je te ferai un scan demain !
      A+

      J'aime

    • Je viens de scanner la page du livre de Gilles ! je l’envoie à Jean Paul pour qu’il la joigne à sa rubrique « Livres » et en faire profiter les autres amis du site, car je ne vois pas comment l’insérer dans la partie blog 😉 Sinon je l’envoie par @

      Aimé par 1 personne

  4. Super ce document Guy, ça me rend nostalgique.. Je ne savais pas que Franck & Pignard faisaient des moulins, je travaillais pas loin de chez eux et devinez quoi, quelques années avant que quitte le département, les Ricains ont tout rachetés!! Mitchell ne devait peu-être pas avoir d’autre destin. Maintenant c’est l’américain Pflueger qui « élabore » les Mitchell actuels et les fabrique en Chine, c’est pas la classe à Dallas ça!

    J'aime

    • Comme quoi les bouquins sont indispensables à qui veut s’instruire. Un vrai régal pour celui qui aime et un GRAND MERCI donc aux auteurs pour ces longues recherches et ces investissements en temps et en matériel qui vident plus le porte monnaie qu’ils ne le remplissent !
      L’auteur qui veut éditer aujourd’hui a sans aucun doute plusieurs décennies d’investissements derrière lui. Les documents pour cela sont de plus en plus rares !
      Les chinois fabriquent tout ! et notre savoir faire qui passe de main en main est là pour accommoder le riz 😦 car nous sommes suffisamment couill… pour laisser filer l’héritage de nos anciens !

      J'aime

  5. Salut,
    C’est un beau moulinet et un bel article qui suscite beaucoup d’intérêt, de regrets et sacrément de ressentiment ! Cette marque aurait pu perdurer, s’améliorer et produire au moins d’aussi bons moulins que les productions sino-japonaise actuelles. Si le monde était resté comme avant (attention ! ça sent la maison de retraite), on s’imagine bien la bourre que pourraient se tirer DAM et Mitchell sur le domaine de la fiabilité, de l’ingénierie et de la qualité de fabrication. Mais ils étaient dans l’idéal du moulinet d’une vie qu’on transmettra à son fils. On le sait tous, le marché de la pêche et les mœurs des pêcheurs (dans l’ordre) ne sont plus dans cette optique. Et, à l’image de la chaussure de Romans, dès lors qu’on veut sortir 50 modèles par an… les petites mains, les matériaux de qualité et le savoir-faire ancestral deviennent très encombrants ! Après guerre, surfant sur la peur de manquer, petit à petit, le « marketeur » nous a mis dans la tête de conjuguer le verbe avoir plutôt que le verbe être. Dès lors, nous n’avons plus parlé tout à fait la même langue !
    Kenavo !

    J'aime

    • Ce qui se passe en fait c’est que les producteurs actuels ont comme principal argument de vente la NOUVEAUTÉ! Ils sortent donc une dizaine de modèles différents chaque année qui n’ont de nouveau généralement que la cosmétique car l’intérieur reste inchangé… Avec les ordinateurs c’est possible de modifier rapidement l’aspect d’un moulinet, par contre pour trouver de nouveaux brevets, de réelles innovations, ça demande plus de temps et de réflexion, d’où la sensation de piétinement que j’éprouve à la vue des derniers Shimawa… Quant à la qualité des matériaux tu ne la trouves qu’à partir de 300 €, et encore… Mitchell, Bretton, DAM etc, proposait les deux pour un prix abordable, mais ça ne rapportait sans doute pas assez aux yeux des investisseurs!

      J'aime

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s