Le moulinet ABU GARCIA Cardinal 66

 

020Amateurs de belle mécanique, vous allez apprécier ce qui suit à sa juste valeur ! Le Cardinal 66 n’a évidemment rien à voir avec les piètres tas de ferraille et de plastique qui portent encore le nom de Cardinal et qui sont produits à bas coût en Chine par Pure Fishing. Non, il s’agit des premiers moulinets spinning véritablement hauts de gamme qui aient été produits en grandes séries et qui pouvaient largement rivaliser avec les meilleurs Mitchell de l’époque. Retour sur ce chef-d’œuvre de l’ingénierie Suédoise…

 

Tout d’abord un peu d’histoire. Nous connaissons tous la marque ABU GARCIA, surtout pour ses légendaires moulinets de traîne à tambour tournant, notamment la série des Ambassadeurs, ainsi que les nouveaux modèles spinning qui sont réapparus aux catalogues depuis une dizaine d’années. Mais l’histoire de cette marque a connu bien des rebondissements jusqu’à aujourd’hui. Tout commença en Suède en 1921, au bord de la rivière Morrüm (ça ne vous rappelle rien ?) date de la création de l’entreprise AB Urfabriken qui se spécialisera au début dans la confection de montres, de pièces d’horlogerie et de taximètres. Au cours de la deuxième guerre mondiale, le fils du fondateur, Göte Borgström, passionné de pêche, réorientera la production vers la fabrication de moulinets. Pour augmenter sa production et conquérir le marché Américain alors en pleine expansion, ABU s’associera à partir des années 50 à GARCIA Corporation basée à New-York, importateur très actif qui fera aussi venir des Mitchell du vieux continent (on trouve de nombreux Mitchell 300 rebaptisés GARCIA ou MITCHELL-GARCIA). Ainsi été né ABU-GARCIA. Bien entendu tout était fabriqué en Suède, avec le savoir-faire dans le domaine de la métallurgie que l’on associe à juste titre à ce pays et commercialisé par GARCIA aux USA. Les premiers exemplaires de la série des Cardinal apparurent sur le marché en 1965. Leur production dura environ jusqu’au milieu des années 70, ensuite GARCIA connu des difficultés et fut finalement racheté par Pure Fishing, lui-même racheté ensuite par l’énorme consortium JARDEN en 2007. La qualité baissa inévitablement et aujourd’hui ABU GARCIA est une marque normalisée et standardisée comme tant d’autres, avec ses bons et ses mauvais côtés…
Une publicité d’époque :1977-22Cardinal60Cardinal66X[1]TL77Cardinals5[1]
Ce cardinal 66 doit dater du début des années 70. C’est l’un des plus grands de la série, il pèse 420g et à première vue ce n’est pas un prix d’élégance… Anguleux, de couleur vert wagon et beige, il n’inspire pas vraiment confiance avec sa manivelle en tôle. Disons-le carrément, il n’est pas beau, malgré les armes de la Famille Royale de Suède épinglées sur l’épaule ! Mais ne nous fions pas aux apparences… Une fois en main on est étonné de sa douceur de fonctionnement et du silence impressionnant de ses engrenages !004014017009025

La bobine
D’un diamètre de 55,7mm, cette bobine rentrante en aluminium possède un système de changement instantané par bouton pressoir, sauf que le ressort est dans la bobine au lieu d’être sur l’axe comme les Mitchell 300. On voit que l’axe possède une gorge à l’extrémité qui vient se clipser à l’intérieur de la bobine.031045
Un réducteur en plastique souple a été ajouté en option pour éviter les fastidieux backing. Elle est identique au Mitchell 306 que j’avais examiné en 2014, sans doute le même fournisseur.033039

Le bol et le pick-up
Lorsqu’on démonte la bobine, c’est la qualité du système de déclenchement du pick-up qui saute tout de suite aux yeux : deux ressorts viennent actionner une coulisse en plastique dont l’extrémité traverse le bol pour venir se positionner sous l’un des bras pour armer le pick-up. C’est d’une très grande douceur de fonctionnement.042059064077A noter que sur la notice on explique que le pick-up peut se rabattre vers l’avant pour le transport. J’ai essayé, ça marche.CardinalBluepage45[1]
2 solides ressorts en spirales viennent se loger dans les bras et donne une fermeture ferme et douce. Couplés aux ressorts de la coulisse, on obtient ce qui était sans doute le meilleur système qui soit pour l’époque. En comparaison je me souviens que le pick-up du Mitchell 300 posait souvent problème et que les ressorts étaient assez fragiles.080088
Le galet est en acier, il tourne plus ou moins, cela dépend du diamètre du fil utilisé. Je lui ai mis quelques gouttes d’huile et depuis ça va mieux si on ne serre pas complètement la vis à fond. Je pense que d’origine sa rotation devait être meilleure mais ça reste un bon galet, large et solide.

L’arceau est en inox plein, indestructible.102
Le bol est maintenu sur l’axe par un écrou de 14. La rondelle située en dessous a visiblement été repliée sur un côté, je ne pense pas que ce soit d’origine, mystère…070Pas de masselottes sur le bol, l’équilibrage a été bien pensé et il n’a pas été besoin de bricoler par la suite.

Le train d’engrenage020

Le Cardinal 66 reprend le principe des engrenages à roue et vis sans fin que l’on voit souvent sur les anciens moulinets. Je rappelle que ce type d’engrenage est le meilleur qui soit en termes de silence et de précision bien que moins puissant qu’un engrenage conique. On peut cependant régler l’efficience (la force de transmission) en modifiant l’inclinaison des dents de la roue de commande. Un des inconvénients de ce type d’engrenage, s’il est couplé avec une came type bielle comme c’est le cas ici, c’est que la manivelle n’est pas réversible. Sur des modèles plus pointus comme le Süveran le problème ne se pose pas puisque l’oscillation se fait à partir d’une vis sans fin située directement sur l’axe.
Un engrenage, quel que soit sa disposition, ne vaut que par la qualité des matériaux utilisés et la précision de son usinage. Ici, nous avons certainement l’un des meilleurs qui soit à ce jour.

Le pignon est un chef-d’œuvre, et je pèse mes mots. En acier inox austénitique et en laiton, il mesure 58mm de long pour un poids de 20g. La subtilité de son usinage est stupéfiante !128La partie extérieure en acier peut se diviser en 3 parties :
L’avant, avec le filetage de l’écrou du rotor et son roulement scellé (une première pour l’époque et ce roulement marche toujours), le milieu avec les 8 crans de l’anti-retour (un joint torique a été intercalé juste après pour atténuer le bruit du cliquet, c’est du luxe!) et enfin le filetage de la vis ou vient se poser en douceur la roue de commande.
Je dis en douceur car en observant bien, on s’aperçoit que le pignon a été légèrement creusé en son milieu. J’ai mesuré précisément ce léger creux qui n’est pas dû à l’usure : Aux extrémités (flèche rouge) on trouve 8,6mm de diamètre alors qu’au milieu (flèche bleue) on n’a que 8mm. Pourquoi ? Pour épouser au mieux la roue de commande et faire en sorte que l’angle d’attaque des dents sur le pignon soit le plus doux possible et donc le plus silencieux.110L’intérieur a été chemisé avec un tube en laiton pour atténuer les frottements de l’axe, petit raffinement supplémentaire.
La roue de commande n’est pas en reste. En laiton, portée par un axe en acier inox, l’ensemble pèse 35g. Si le diamètre n’est pas très impressionnant (28,6mm), son épaisseur l’est par contre : 7mm, soit presque autant que le pignon, ce qui assure une cohésion parfaite et une transmission optimale de la puissance.137
Les dents sont parfaitement usinées et inclinées et la sortie de l’axe sur le bâti a lui aussi été doublé de laiton pour adoucir l’ensemble.
La came de transmission en inox est très bien pensée également. Elle est maintenue par deux circlip sur l’axe et l’ergot de la roue de commande. Sous la partie roue de commande, deux entretoises en laiton ont été intercalées pour l’ajustage et les frottements.152La partie qui est fixée à l’axe est en plastique mais la pièce principale est en laiton.161Cette bielle procure la montée et la descente de l’axe pour un enroulement croisé de bonne facture. Sur la bobine on obtient un enroulement légèrement conique et correctement réparti.034
Un magnifique travail d’ingénieur doublé d’une grande qualité d’exécution, bref un chef-d’œuvre total.149

Le frein
Là aussi les ingénieurs se sont réellement penchés sur le problème du freinage sur les moulinets spinning et la solution qu’ils ont trouvé est originale et brillante à plus d’un titre. Plutôt que de mettre un classique frein avant dont la force ne s’exerce que sur la bobine et le haut de l’axe, ils ont choisi de mettre le frein à l’intérieur et au milieu, de manière à mieux répartir l’effort sur l’axe.164Le dispositif comprend donc un ressort plat en « L » actionné par la molette externe qui vient comprimer une série de disques disposés sur une platine en laiton bloquée sur l’axe. Grâce au circlip de la came de transmission, l’axe peut continuer à tourner bien sûr, de moins en moins facilement à mesure que la pression du frein augmente. La progressivité du système est parfaite, il n’y a aucun à-coup, même serré à fond. J’ai atteint à peu près 5kg de puissance réelle, ce qui est considérable par rapport à la concurrence de l’époque dans cette gamme de moulinet. Il aurait été aisé d’accroître encore la puissance du frein en augmentant le nombre de disques…172Les disques sont en matière plastique dure et rugueuse mais je ne pense pas qu’il s’agisse de carbone. Le dernier disque est en téflon pour la fluidité de l’ensemble.013Le cliquet bruiteur se trouve à l’opposé, sur le carter, il s’agit d’une longue tige en acier qui vient frotter sur les dents de la petite roue en laiton pour nous donner ce petit bruit caractéristique du frein en traction.192

L’anti-retour se situe au bas du moulinet, il se compose d’un large cliquet actionné par un ressort qui vient s’intercaler entre les crans du pignon. C’est très solide et c’est bien mieux que le système des crémaillères qui n’agissent que sur des engrenages secondaires. Ici, pour la première fois, c’est l’axe qui est bloqué directement. A noter que c’est toujours le même système qui est utilisé sur les luxueux moulinets mer (Stella, Saltiga) pour leur anti-retour de secours. Le Cardinal était vraiment en avance sur son temps…183186La manivelle enfin est sobrement faite d’une pièce en tôle pliée. C’est peut-être le seul bémol de ce moulinet quasi parfait. Bien que très solide et en inox, c’est l’esthétique qui en prend un coup !051053Cette manivelle est repliable si on la dévisse en partie. Elle se visse bien sûr directement sur la roue de commande.
La poignée est large et fonctionnelle, la visserie de qualité.055

Conclusion
What a Reel ! Quand on pense que ce moulinet a bientôt 50 ans et qu’il peut battre à plate couture la plupart de ses rivaux modernes à tous les niveaux il y a de quoi rester songeur… Quand on pense à ce qu’est devenu ABU GARCIA aussi ! Comme toujours je précise que je ne suis pas un passéiste, c’est un simple constat : le souci de la qualité était ce qui importait le plus pour un fabricant, il basait sa logique commerciale dessus. Un moulinet devait durer 20ans. Le but était comme aujourd’hui d’en vendre le plus possible mais la différence c’est qu’on misait sur l’excellence. Actuellement il s’agit surtout de les produire à moindre coût et de proposer des nouveautés chaque année pour faire oublier leur qualité approximative. ABU continue à créer de bons moulinets spinning et casting mais l’âme n’y est plus, hélas…
Quel que soit le fabricant, j’aimerai bien voir revenir sur le devant de la scène des engrenages à roue et vis sans fin, tellement supérieurs aux autres mécaniquement. Dotés d’un wormshaft ou d’une came en S avec double réducteur on aurait là les meilleurs engins du monde. Et il reste des innovations à apporter aux systèmes de frein actuels, le Cardinal a laissé des pistes à explorer, dommage qu’on se contente systématiquement de mettre une pile de frein en haut de la bobine sans chercher plus loin au prétexte que cela fonctionne. Le manque d’imagination et le conformisme ne mèneront qu’à des améliorations mais pas à de véritables révolutions, je trouve que les ingénieurs d’autrefois avaient plus d’audace !

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Texte et photos : Jean-Paul Charles
Photos documentaires : Guy Nadales

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10 réactions sur “Le moulinet ABU GARCIA Cardinal 66

  1. Vraiment surpris par la mécanique de ce moulinet, quelle formidable travail d’orfèvre. En revanche le « look »… a coupé la respiration. Merci pour cette découverte

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  2. Bonsoir,

    Pas mieux concernant le look … Mais mécaniquement, c’est royal.

    Concernant les moulinets avec entraînement par vis sans fin, on trouve chez DAM deux modèles équipés de ce système.
    http://www.dam.de/fr/content/quick%C2%AE-1000-4000-fd
    http://www.dam.de/fr/content/quick%C2%AE-retro

    Dans l’ancienne gamme spinfisher graphite chez Penn (série SSG 4xx), le 430SSG fonctionnait sur ce principe. Pourquoi uniquement le 430 et pas le 420, 440, 450 et 550 de la série qui étaient équipés d’un hélicoïdal ? Mystère et boule de gomme …

    Cordialement,

    Axel Bechler

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  3. Super découverte! merci pour cet article qui nous sort un peu de la mondialisation… Ce moulinet respire la qualité. Etant tourneur de métier, je suis surpris par la finition du pignon, qui à l’époque été fait « traditionnellement », c’est à dire sans commande numérique et avec des outils en carbure… Cette pièce à elle seul n’a pas a rougir face aux pignons des Saltiga et autres Stella. C’est carrément au dessus!
    Et pour couronner le tout, quatre fois moins de pièces pour une durée de vie supérieur… Je kiff!! 😛

    Aimé par 1 personne

  4. Même les moulinets sont impactés, on voit, au fil du temps, le résultat du diktat du « beau » au détriment de « l’efficace » et/ou du « compétent »
    C’est pareil dans la vie, tu peut être con comme une b…, du moment que tu es beau !!

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  5. Pingback: Le moulinet MITCHELL 906 et le système Planamatic |

  6. la rondelle pliée qui est sous l’écrou 14 est une rondelle frein . une fois l’ecrou serré , on la rondelle pour qu’elle remonte sur une des 6 face de l’ecrou et de ce fait l’empéche de se desserrer . c’est un classique de frein d’ecrou en mecanique industrielle bien que souvent la rondelle ai 1 ou 2 ailettes pour faciliter le pliage

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